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Le trentenaire de la Loge Nationale Française fut l'occasion de rappeler l'esprit fondateur de notre Fédération de
Loges et une de ses caractéristiques : de la Tradition à l'histoire. Par Roger Dachez.
Sommaire
De la conscience historique
Les peuples heureux, dit-on, n'ont pas d'histoire. Mais cela
signifie-t-il, comme on tendrait parfois à l'insinuer, qu'ils ne
doivent pas non plus posséder de mémoire ? Pauvres peuples en vérité,
que leur bonheur enfermerait ainsi, sans espoir de délivrance, dans un
éternel présent !
Or, tout au long de son histoire, l'Humanité, précisément, s'est
efforcée de contenir cette fuite incessante du temps présent où vit
chaque homme, dans son destin singulier, et qui le jette, en dépit de
lui-même, dans un futur qu'il ignore, et l'éloigne d'un passé qu'il
risque ainsi de perdre. Les premiers balbutiements de la philosophie
grecque en portent témoignage : "Panta rhei", "tout s'écroule"
proclame Héraclite, tandis que Parménide et Zénon exploitent toutes les
ressources du sophisme pour démontrer, contre l'évidence, mais dans un
dessein bien précis, que le mouvement n'existe pas. Ah oui, en vérité,
comme tout serait simple, si Zénon avait raison contre Héraclite ! Mais
il manquerait alors quelque chose au monde, que l'on nomme la vie.
Dès que l'homme a su parler, puis écrire, peindre, graver,
dessiner, en attendant de sculpter et de bâtir, ce fut aussitôt pour
fixer des instants que le temps épargnerait, et qui demeureraient
ainsi, sur la pierre, le bois ou le parchemin, ou simplement dans la
mémoire des anciens dont la parole réminiscente, lorsqu'elle se ferait
entendre, serait comme un livre ouvert, un fidèle écho des origines, un
message immatériel surgi des temps révolus.
"Les morts gouvernent les vivants" écrivit un jour Auguste
Comte, qui était, malgré les apparences, et quoi qu'en eussent pensé
les positivistes eux-mêmes, un profond mystique, ce que, du reste,
notre F. Littré reconnut, et qui le fit quitter, précisément, son
premier Maître… Or ce mot de Comte est profondément juste, et sa vision
pénétrante, car ils soulignent que les peuples et les civilisations, au
mépris des rapports de force immédiats qui semblent gouverner le
quotidien des hommes, obéissent à des lois et respectent des
institutions dont les auteurs et les fondateurs ont depuis longtemps
déserté la scène pour rejoindre le royaume des ombres. Si les morts
gouvernent de la sorte les vivants, c'est aussi parce que le passé
gouverne le présent : mieux encore, il le fonde, l'explique et le
justifie. Pour autant, du moins, que l'Humanité continue à se penser
dans la continuer dans la cohérence d'elle-même, car s'il fallait la
refonder, il faudrait d'abord la détruire, d'une certaine manière, dans
son essence même qui réside justement dans cette mémoire. On pourrait
alors s'écrier : "du passé faisons table rase". Mais c'est là, comme l'eût dit notre F. Kipling, "une autre histoire"…
Lorsqu'il dit passé, l'homme moderne - nous verrons plus loin ce qu'il faut entendre par là - pense immédiatement histoire, et toute la difficulté où nous sommes à présent est bien là, car il n'en fut pas toujours ainsi, loin s'en faut.
Pendant de longs siècles, disons des millénaires, les hommes ont eu du
temps passé une conception et une perception singulièrement différente
de celles qui prévalent de nos jours. Pour ne nous en tenir qu'aux
civilisations qui nous sont les plus proches, et qui ont exercé sur
nous l'influence la plus directe, de l'Egypte antique à la fin du Moyen
Age occidental, en passant par l'Orient ancien, de Jérusalem à
Babylone, et sans oublier naturellement Rome et la Grèce, des
générations innombrables se sont succédé, sans posséder le moins du
monde ce que l'on nomme, depuis le milieu du XIXè siècle, la conscience historique.
Or le fait, qui appartient à l'histoire intellectuelle de l'Humanité,
est suffisamment important que nous nous y arrêtions un instant.
Quand nous nous penchons sur la vie et les chroniques d'un peuple
ancien, nous aimons à connaître par le détail, ce qu'étaient les mœurs
quotidiennes des hommes et des femmes qui le composaient, comment ils
s'habillaient, où ils habitaient, quelle langue ils parlaient, quels
étaient leurs Dieux, à quoi ressemblait leur art, et il nous semble
tout naturel de découvrir, sur tous ces points, des usages et des vues
fort éloignés des nôtres et qui font, du reste, pour nous, le charme
des reconstitutions historiques. De même, si nous sommes en présence
d'un tableau d'une grand maître de la peinture, ou d'une statue née du
génie et des mains d'un des plus illustres parmi les sculpteurs, à la
beauté formelle de l'œuvre s'ajoute pour nous l'émotion réelle que
suscite la proximité d'une chose ancienne, authentique,
comme disent tout à la fois les notaires et les négociants. Nous
comprenons en effet, nous sommes en tout cas profondément pénétrés par
cette idée simple, que les hommes des temps anciens ne sentaient pas,
ne voyaient pas, ne pensaient pas comme nous le faisons nous-mêmes.
Tout cela définit la conscience historique. Or jusqu'à une époque
récente de notre histoire, les hommes en étaient presque complètement
dépourvus. Toute la question est, au demeurant, de savoir si en
l'acquérant ils ont accompli un progrès, ou au contraire perdu une
faculté : pour ma part, je ne me hasarderai pas à y répondre trop vite.
Temple de Jérusalem
Toujours est-il que lorsque Jean Fouquet, par exemple, le célèbre
peintre de tant de chefs-d'œuvre du XVè siècle, peint cette miniature
conservée aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de France, et qui
représente un monument fameux pour nous, puisqu'il s'agit du Temple de
Salomon à Jérusalem, il nous le montre sous l'aspect d'une splendide et
imposante cathédrale du gothique flamboyant, très exactement dans le
genre de Saint-Nicolas-du-Port ou de Notre-Dame de Cléry. Autour d'elle
s'affairent les ouvriers du Temple, vêtus comme les bâtisseurs de
Notre-Dame, et le chantier est inspecté par quelque Salomon ou bien
quelque Hiram portant les atours de Charles VII ou de son Trésorier,
Etienne Chevalier, dont Fouquet était un familier. Nous pourrions
aujourd'hui, nourris des savants travaux de l'archéologie moderne, en
sourire, mais ce serait légèrement et à grand tort. Fouquet - et avec
lui tous ceux qui administrèrent à juste titre son œuvre - était
profondément convaincu, et sans doute légitimement fier, d'avoir rendu
avec fidélité, d'une manière vraie et authentique,
le chantier du Temple tel que la Bible le décrit, dans ses moindres
détails. Pour lui, comme pour tous les hommes de son temps, l'essentiel
- au sens le plus éminent de ce mot - était de saisir et de rendre
sensible la réalité de ce Temple, à la fois immatériel et cependant
bien tangible, et toujours présent à nous puisqu'intemporel, car en ce
temps-là, dirais-je, le temps ne comptait pas.
L'imago templi est éternelle, c'est celle d'un monument
édifié à la Gloire du Très Haut, illuminé de sa Présence dans le Saint
des Saints, et s'agissant du Temple de Jérusalem, l'un des plus
majestueux édifices sacrés de tous les temps. Or, la cathédrale
chrétienne, avec ses flèches triomphantes montant vers le ciel, tandis
que sur l'Autel rayonnait l'ostensoir de la Présence Réelle, était, aux
yeux de ces hommes de foi, la parfaite réplique, l'image exacte du
premier Temple, au point que nul ne pouvait même songer que leur
apparence pût être différente. Oui ; le Temple de Salomon, pour Jean
Fouquet et tous ses contemporains, est une cathédrale gothique, et il
n'existe entre les deux édifices, aucune différence substantielle,
aucune en tout cas qui soit digne d'être mentionnée, et plus encore
d'être représentée.
Les Anciens Devoirs
Or, le XVè siècle est un siècle qui nous intéresse à un autre
titre. C'est celui, on le sait, des plus anciens textes de la tradition
maçonnique, des premières versions des Anciens Devoirs, du Ms Regius de 1390 environ, et du Cooke,
vers 1420 probablement. Ces textes fondateurs comportent à la fois des
prescriptions de caractère professionnel, et surtout une histoire du
Métier, que nous dirions volontiers légendaire, fabuleuse ou mythique,
dont lecture était donnée aux ouvriers qui recevaient les rudiments de
l'art de bâtir.
On y contait comment la Géométrie, inventée par un fils de Lamech,
avait été préservée du Déluge, et retrouvée par Hermés devenu le
petit-fils de Noé, puis avait traversé l'âge des Patriarches, jusqu'au
Temple de Salomon, dont l'architecte avait ensuite gagné la France pour
enseigner son art à Charles Martel, soit seize siècles après la
Dédicace du Temple !
Cependant pour l'ouvrier qui écoutait ce récit, étrange pour nous,
l'histoire du Métier, du Déluge au chantier de Bourges, d'Amiens ou de
Beauvais, était entendue et comprise comme la scène imaginée par Jean
Fouquet. Cette histoire, pour lui, n'était pas de l'histoire, c'était
une actualité, et après l'avoir écoutée, il pouvait retourner à son
labeur sur le chantier pour y poursuivre sa tâche, comme ses collègues
du Temple de Salomon - un an, un siècle ou un millénaire plus tôt,
quelle importance ? -, pour y faire le même travail, avec les mêmes
outils, ce qui lui paraissait bien naturel, puisqu'ils édifiaient
justement la même œuvre.
Cette perspective que récuse l'esprit moderne, celui des Lumières
au premier chef, dont on dit - par erreur - que la Maçonnerie est
issue, comme celui du positivisme sommaire de l'affligeant XIXè siècle,
et celui encore, le plus souvent désorienté, des sociétés occidentales
contemporaines, cette perspective que nous croyons naïve parce qu'elle
ignore superbement les règles de l'histoire fustélienne, fondée sur la
critique des documents et des sources, ne mérite pourtant pas notre
injuste condescendance. Il faut tout simplement comprendre que ce n'est
pas une perspective historique, mais une vision traditionnelle du
monde.
Tradition
Tradition : voilà le grand mot lâché ! Qu'on se rassure aussitôt
: je n'en tenterai ici ni l'exégèse ni même le commentaire. Je me
bornerai à indiquer que dans la pensée des fondateurs de la Loge
Nationale Française, et de tous les Frères qui la composent
aujourd'hui, il n'est pas de voie maçonnique cohérente et digne de ce
nom, qui ne se situe dans le sillage d'une pensée traditionnelle. Que
faut-il entendre par là ? Simplement, que, comme Jean Fouquet, nous
avons reçu dans nos légendes, nos grades, nos rituels, nos symboles,
nos usages, une foule considérable de données dont les auteurs sont
presque toujours inconnus, et les sources le plus souvent
indiscernables, mais que nous avons choisi de les considérer, sinon
comme des vérités, du moins comme des repères, des guides essentiels,
qui structurent et qualifient notre démarche, qui lui donnent tout
simplement sa spécificité, son sens et sa portée. On peut évidemment,
en délaissant cette Tradition, en l'ignorant, en la reniant même, faire
quantité de choses importantes, intéressantes et utiles, et s'engager
dans des chemins spirituels sans aucun doute fructueux. Tout cela est
parfaitement licite, légitime et honorable. Mais cela n'est plus
maçonnique. Or, ce qui nous intéresse, c'est précisément la Maçonnerie.
Toutefois, lorsqu'on a posé ces quelques principes, on est loin
d'avoir tout résolu, car plusieurs obstacles se dressent, et plusieurs
dangers apparaissent. La chronique et l'histoire de la Maçonnerie,
depuis plus de siècles déjà, mais singulièrement aussi depuis quelques
années, l'ont amplement montré.
Dangers
Le premier danger est celui de l'intégrisme, à la fois maçonnique et traditionaliste : il existe, je l'ai rencontré.
L'une de ses racines les plus profondes, mais sans exclusive, il
est vrai, est notamment ce que Robert Amadou, avec une ironie d'autant
plus cruelle qu'elle est juste, a qualifié de "psittacisme guénonien".
Au nom de Guénon, mal connu, mal lu, mal compris, et qui mérite mieux
que cela, mais aussi de quelques autres, rabâchés à l'envi, comme on
psalmodie les tables de la Loi, quelques Saint-Just de la Tradition
décrètent du haut de leur chaire l'excommunication majeure de tout ceux
qui ne pensent pas comme eux, et notamment de ceux qu'ils qualifient de
"tenants de l'histoire universitaire", ce qui n'est guère
aimable sous leur plume, et qu'ils rangent immédiatement parmi les
agents de la contre-initiation : je sais de quoi je parle, puisqu'ils
m'y ont placé ! Plus sérieusement, penser que les textes de la
tradition, maçonnique ou non, peuvent être abordés sans analyse
préalable de leur contexte, de leurs antécédents, sans distance
critique disons-le clairement, c'est oublier gravement, comme doivent
le savoir pourtant tous ceux qui déplorent les travers intellectuels du
monde moderne, que pour comprendre immédiatement et pleinement ces
sources, il faudrait simplement à l'homme des facultés qu'il ne possède
pas, ou qu'il a perdues.
Le second danger, plus répandu, plus anodin en apparence, et par là plus insidieux peut-être, est la confusion intellectuelle.
Un autre précurseur doit être ici évoqué, fût-ce au risque d'en
peiner quelques-uns : je veux parler d'Oswald Wirth, qui fut, non pas
le "mainteneur de la véritable Franc-Maçonnerie"
comme jadis le qualifia pompeusement Jean Baylot, mais, c'est
incontestable, le rénovateur d'une certaine intelligence symbolique
dans les Loges françaises, dès le début de ce siècle. Mais dans quel
contexte intellectuel, sur quelles références, dans quel désordre,
mêlant sans vergogne, une alchimie simplifiée au point d'en être
réduite à une pitoyable caricature, une obsession regrettable pour un
magnétisme fin de siècle, et cette méthode curieuse et dévastatrice qui
consiste à tout comparer à tout, sans se soucier le moins du monde de
la vraisemblance de rapprochements, de la cohérence des sources, de la
compatibilité des correspondances !
"Tout est dans tout et réciproquement" aimait à rappeler, sans
rire, le regretté Pierre Dac, qui nous donnait au passage une simple et
judicieuse leçon sur les dangers du comparatisme sauvage, tandis que
Sacha Guitry, assurément fort éloigné de l'ésotérisme, avertissait
plaisamment : "Aimez les choses à double sens, mais assurez-vous d'abord qu'elles en ont bien un !".
Toute une littérature symbolique sur la Maçonnerie, malheureusement
répandue et prisée, caractérisée par son effroyable pauvreté
intellectuelle, et la médiocrité de ses références, a usé, ad nauseam, de cette méthode confuse, et a produit dans nombre d'esprits sincères des ravages profonds.
Ces deux dangers, il est capital de s'en garantir, de les éviter à tout
prix, sans quoi la Maçonnerie se voulant, ou se disant traditionnelle,
tomberait dans un piège mortel, condamnée à osciller entre un cénacle
crypto-sectaire, et un bazar pseudo-ésotérique.
Ces dangers, les Maçons Traditionnels Libres, avec à leur tête,
voici plus de trente ans, René Guilly, esprit à la fois profond et
rigoureux, ont voulu les conjurer, et ils ont pour cela établi une
méthode, leur méthode, paradoxale en apparence, sans doute inattendue,
et rebutante pour certains, car exigeante pour tous.
Histoire de la tradition
Elle se résume en une simple formule : pour approfondir et éclairer la tradition, il faut recourir à l'histoire.
De même, en effet, que l'histoire de l'institution maçonnique, et
singulièrement de son passage de l'opératif au spéculatif, est encore
semée d'incertitudes, de lacunes et de contradictions, de même,
l'élaboration de son corpus légendaire n'apparaît guère résulter d'une
descente providentielle d'un savoir constitué et structuré d'emblée, et
moins encore d'un dépôt immuable, transmis d'âge en âge par des voies
régulières, mais bien plutôt d'une construction progressive, par
apports successifs, de sources très diverses et parfois fort récentes,
sans aucun plan concerté dès l'origine. En d'autres termes, et l'on me
pardonnera la banalité de cette découverte, cette tradition a une
histoire. On doit noter toutefois que cette banalité ne va pas de soi
pour tout le monde, et que dans certains milieux intellectuels,
notamment maçonniques, une telle affirmation, de nos jours encore, est
parfaitement insoutenable. La soutenir néanmoins, c'est précisément
cela encore, être un Maçon Traditionnel Libre.
Nous nous sommes forgés pour cela, depuis trente ans, quelques
instruments de travail, parmi lesquels les Loges d'Etude et de
Recherche, qui sont les fleurons de notre Fédération. Les Loges William Preston consacrée à la tradition maçonnique anglaise, Louis de Clermont qui explore les sources de la Maçonnerie française, Le Vray Désir
qui se penche sur celles du Régime Ecossais Rectifié, et d'autres
encore, sont des laboratoires, où sans contrainte et sans réserve, sont
menées avec rigueur des études de longue haleine, une sorte de travail
archéologique empruntant exclusivement, et délibérément, aux méthodes
de l'érudition classique, sur les textes les documents, les sources les
plus anciennes, souvent méconnues et plus d'une fois redécouvertes dans
un fonds d'archives oublié, recensées, analysées, comparées, et
restituées surtout dans leur époque, leur milieu intellectuel et
spirituel d'origine, afin d'en faire resurgir l'esprit initial, dans sa
première vigueur. En trente ans, combien de fables n'ont-elles pas été
mises à mal dans ces séances, mais la Maçonnerie en est toujours
ressorties plus belle, car plus vraie !
Nul ne doit craindre la vérité de l'histoire, car, nous l'avons
éprouvé plus d'une fois, cette vérité est presque toujours plus belle
et plus fascinante que la fiction la plus ingénieuse.
Exemple d'une approche historique et traditionnelle
Je voudrais simplement en quelques minutes, illustrer par un seul
exemple, les fruits de cette méthode. Il porte sur un problème majeur
de la symbolique maçonnique : ce sont les deux Colonnes du Temple.
Chacun sait que sur ce point, la Maçonnerie, depuis les années
1750, se partage en deux traditions : celle de la Première Grande Loge
anglaise, dite plus tard des Modernes, qui place J. à gauche, au grade d'Apprenti, et B. à droite, au grade de Compagnon, et celle de la Grande Loge des Anciens,
qui propose un ordre inverse, reprochant à la première de l'avoir
délibérément interverti - Dieu sait pourquoi ? La Maçonnerie française,
celle du Rite Français ou du Rectifié, procède de la première
tradition. La Maçonnerie anglaise actuelle, mais aussi certains rites
continentaux dans les grades bleus, comme le REAA, suivent la seconde.
Qui a tort ? Qui a raison ?
Si l'on suit la voie intégriste, le rite auquel on appartient
détenant la vérité, il n'y a rien à discuter, et surtout rien à
comprendre. Si l'on suit la voie "confusionniste", alors le débat est
sans fin. Des tonnes de littérature, alignant toujours de savantes
considérations symboliques, sur fond d'ignorance profonde de
l'archéologie, des usages bibliques, comme de l'histoire des premiers
textes maçonniques, a selon son habitude tout démontré et le contraire
de tout, avec la même superbe et la même assurance.
Aux absurdités déjà proférées par Ragon au siècle dernier sur ce
sujet - et sur d'autres -, on pourrait ajouter les laborieuses
considérations d'O. Wirth, à la fois psychologiques et "alchimiques"
sur ce qu'il appelle "l'intervention écossaise".
L'enquête initiée dès 1963 par René Guilly, poursuivie pendant des
années dans nos Loges d'Etude, fut conduite à son terme et publiée
voici deux ans, deux ans seulement, par ses continuateurs. Je n'en
reprendrai pas ici le détail, mais elle établit notamment qu'il n'y eut
donc sans doute jamais d'inversion des mots, ni en 1730, ni en 1739,
mais un choix différent effectué indépendamment, au cours de cette même
décennie, par les Anglais de la Première Grande Loge, puis par les
Irlandais. L'ordre différent des deux Grandes Loges rivales n'aurait
pas eu d'autre cause.
Plus fondamentalement surtout, elle montre que le Mot du Maçon (Mason Word),
institution fondamentale de la Maçonnerie écossaise du XVIIè siècle,
avait introduit le nom des deux colonnes du Temple dans le contenu
traditionnel de la Maçonnerie. Le nom de ces deux colonnes, des deux
mots, n'en formaient alors qu'un seul, et à l'origine n'étaient donnés
qu'ensemble à un Maçon lorsqu'il était reçu. Ces deux mots n'avaient
donc, du point de vue maçonnique, aucun ordre précis, car, si
séparément, ils n'avaient aucun sens.
L'écho n'est pas si lointain des querelles entre les rites
maçonniques sur l'authenticité ou les significations ésotériques de
l'un ou l'autre des ordres des mots sacrés. Ces querelles résultent
sans doute surtout, comme nous espérons l'avoir montré, d'une
méconnaissance grave des antécédents historiques de cette question.
Mise en perspective initiatique
Quiconque veut aujourd'hui porter sur la Maçonnerie un regard
authentiquement traditionnel, doit nécessairement intégrer à sa
réflexion, pour ne pas dire à sa méditation, les perspectives ainsi
ouvertes.
La tradition maçonnique, ou plus précisément l'enseignement
traditionnel de la Maçonnerie, était sans doute, à son origine
lointaine, plus simple et par conséquent beaucoup plus cohérent que de
nos jours. Il ne faut pas que nous perdions de vue que la complexité de
la Maçonnerie est souvent moins le signe de sa richesse, que celui de
la perte de sens traditionnel qu'elle a subie, au moins depuis le
milieu du XVIIIè siècle.
L'étude historique, une fois de plus, rejoint sans la contredire
la perspective plus spécifiquement initiatique, qu'elle contribue à
éclairer et à revivifier, c'est notre conviction. L'histoire n'est pas
l'ennemie de la tradition comme trop d'auteurs l'ont péremptoirement
déclaré. Elle nous invite ici, par exemple, à retrouver J. et B. non
seulement avant leur inversion - désormais problématique - mais avant
leur séparation, qui semble, sur le plan traditionnel, avoir été plus
grave.
Elle devrait surtout conduire chaque Rite à la tolérance à l'égard
des formes, en prenant garde aux conclusions hâtives qu'une
vérification historique n'a pas confirmées, et chaque Maçon à l'étude
toujours plus attentive des sources de sa propre tradition.
Synthèse
De la Tradition à l'histoire : voilà, disais-je tout à l'heure, le
chemin obligé en dehors duquel nous menacent, selon les cas,
l'intolérance ou l'illusion. Mais la dialectique initiatique consiste,
en permanence, à nier ce que l'on a affirmé, pour tenter une synthèse
plus haute. Alors, au terme de notre démarche, ce qui importe, ce n'est
évidemment pas l'histoire, mais la Tradition, car ce que nous promet la
Maçonnerie, ce n'est pas un savoir, mais une sagesse. Nos Loges d'Etude
et de Recherche, disais-je il y a quelques minutes, sont nos
laboratoires, et le laboratoire conduit, parfois, à l'oratoire. Disons,
plus simplement, que la réflexion, l'abord intellectuel, qu'il ne faut
pas refuser ni minimiser - car on ne fait rien de grand sans exercer un
peu son intelligence - doit être finalement dépassé, transcendé, pour
ouvrir à l'approfondissement, à la méditation, et peut-être à la
découverte de ce fameux secret
qui se cache, dit-on, au cœur de l'Initiation, comme il se dissimule
aussi dans les replis de l'histoire. Celui-ci, précisément, ne
serait-il pas le symbole et le reflet de celui-là, et cette recherche
ne conduirait-elle pas à la quête ?
Ainsi, pour quiconque s'interroge, comme nous le faisons
nous-mêmes, sur la tradition initiatique, l'Initiation est d'une
certaine manière une méditation sur l'histoire, aussi bien celle d'un
homme singulier que celle de tous les peuples, car l'histoire comme l'Initiation elle-même, est fondamentalement un secret.
Un grand initiateur, Martinès de Pasqually, enseignait déjà que la
caractéristique essentielle - et la plus cruelle - du monde manifesté
n'était pas d'être matériel, mais d'être temporel, soumis à la durée,
et emporté par le devenir. Entravant le dialogue immédiat que l'homme,
dans son premier état de gloire, entretenait avec son Créateur, le
temps historique, avec la Chute, s'est inséré. Depuis lors, le message
du Créateur est une énigme, un secret, et ce secret s'incarne dans l'histoire au sein de laquelle l'homme chemine. Comme dans le célèbre poème de Baudelaire, il y "passe à travers des forêts de symboles qui l'observent avec des regards familiers".
Alors, si l'Initiation est une voie privilégiée pour retrouver la
vérité, elle passe par une intériorisation, presque une mystique de
l'histoire, car déchiffrer l'histoire, c'est s'en affranchir, et
décrypter son secret, c'est se libérer du temps.
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